Si le travail à distance a apporté de la flexibilité, il a aussi supprimé les rituels qui structuraient autrefois la journée de travail. Un phénomène qui rend plus difficile la déconnexion et n’est pas sans conséquences sur la santé mentale des salariés.
Réduire la voilure sans brusquer les salariés. Ces derniers mois, de nombreuses entreprises françaises ont suivi le mouvement entamé outre-Atlantique et réduit le nombre de jours de télétravail accordés à leurs salariés.
Cinq ans après la généralisation du télétravail, cet exercice d’équilibriste n’est pas toujours évident. D’un côté, il ne faut pas laisser penser que l’on souhaite supprimer cet avantage, désormais considéré comme une « norme sociale par les salariés », et essentiel pour attirer les candidats. De l’autre, trop de télétravail tue le collectif et les transmissions de compétences ne se font pas par écrans interposés, estiment plusieurs dirigeants.
En juin, Michelin a dévoilé un nouvel accord de télétravail : trois jours de présence hebdomadaire au bureau sont désormais requis, contre deux précédemment. L’équipementier souhaite ainsi favoriser « l’intelligence collective » et « l’intégration des nouveaux arrivants », indique-t-il dans une note. Le spécialiste de la communication extérieure JCDecaux n’autorise plus qu’une journée de travail à distance par semaine, contre deux auparavant. « Les interactions entre équipes, managers et collaborateurs sont plus efficaces en présentiel », justifie son DRH pour la France, Thierry Raulin.
Au-delà de ces considérations, dans un monde où on peut travailler depuis un TGV, participer à une réunion en pyjama dans son salon ou répondre à un e-mail sur son smartphone pendant ses congés, le télétravail participe à brouiller les frontières entre vie professionnelle et vie privée. Ce mouvement de retour au bureau, bien que motivé par des enjeux managériaux, pourrait-il finalement contribuer à rétablir un équilibre ?
Suppression des rituels
« Il y a vingt ans, c’était plus simple de séparer clairement les moments où l’on travaillait et les moments où l’on se reposait », résume la psychologue du travail Laure Miché-Roche. Avec le télétravail, les rituels qui structuraient autrefois la journée de travail ont disparu, entraînant des changements qui semblent anodins sur le papier mais qui, mis bout à bout, finissent par avoir des conséquences.
« On a oublié que les déplacements domicile-travail sont des sas de décompression. En télétravail, si je coupe Teams et que je vais préparer le dîner, c’est beaucoup plus difficile de déconnecter : je vais ressasser la réunion qui s’est mal passée », observe Mathilde Le Coz, la DRH du cabinet d’audit et de conseil Forvis Mazars. Chez soi, on travaille généralement dans une tenue confortable, sans cravate ou veste de costume. « Or, l’habit que l’on porte, c’est une façon d’habiter notre rôle professionnel », qui nous distingue symboliquement de la personne que l’on est dans la vie de tous les jours, rappelle la psychologue Laure Miché-Roche.
Plus insidieusement, le fait d’avoir des outils numériques toujours à disposition génère une « surconnexion insupportable », estime le professeur de droit du travail Jean-Emmanuel Ray. Près de la moitié (47 %) des salariés français se sentent obligés, au moins de temps en temps, de rester connectés en permanence pour répondre aux personnes qui les sollicitent, révélait une étude de l’Institut Jean-Jaurès menée en 2024.
Sans collègues à côté qui rangent leurs affaires en fin de journée, les salariés restés chez eux ont tendance à travailler plus longtemps. En moyenne, les télétravailleurs français effectuaient 7,66 heures supplémentaires non rémunérées par semaine, soit un tiers de plus que leurs collègues sur site (5 heures), estimait une étude d’ADP publiée en 2024.
Dépasser le présentéisme
Surcharge de travail, perte de sens, burn-out… Ce brouillage des frontières a des conséquences concrètes que les entreprises auraient intérêt à surveiller, estiment plusieurs experts. « L’être humain a besoin de rituels », rappelle Laure Miché-Roche. Selon la sociologue du travail Danièle Linhart, cette situation peut conduire à « un sentiment de déréalisation ». « On n’a pas l’impression de faire vraiment du travail, cela génère un profond mal-être, on perd de vue le sens de ce que l’on fait », observe la directrice de recherche au CNRS.
Mais, alors que la suppression totale du télétravail n’est pas à l’ordre du jour, comment aider les salariés à déconnecter ? Faut-il par exemple couper l’accès aux serveurs à partir de 19 heures ? « C’est trop infantilisant », tranche Jean-Emmanuel Ray. Et inapplicable dans certaines industries, comme le conseil. « Il peut y avoir des urgences clients et les salariés aiment pouvoir s’organiser en autonomie », souligne Mathilde Le Coz, DRH de Forvis Mazars.
Elle expérimente d’autres leviers, comme des pop-up suggérant de différer l’envoi d’e-mails tardifs. La DRH a aussi constaté qu’avec le télétravail, les réunions se sont multipliées et sont de plus en plus matinales ou tardives. « Je souhaiterais instaurer au moins une demi-journée sans réunion interne par semaine mais, pour l’instant, je n’y arrive pas », regrette-t-elle.
Sur ce sujet, les mentalités évoluent lentement mais les nouvelles générations mettent un coup de pied dans la fourmilière. « Ils sont davantage décomplexés et vont par exemple refuser de répondre à un e-mail envoyé à 23 heures. Ça fait râler les anciens mais je pense que ça va dans le bon sens », observe la DRH.
Reste un obstacle culturel dont ni la seule volonté des plus jeunes ni le retour au bureau ne risquent de venir à bout : le présentéisme. Car en France, comme le soulignent les experts, la valeur du travail se mesure encore souvent au temps passé plutôt qu’aux objectifs atteints. Un défi de fond qui nécessitera plus que des ajustements du télétravail pour être surmonté.
Sarah Dumeau



