Manque de confiance, dévalorisation, doute permanent, et même peur d’être démasqué… Le tout alors qu’objectivement, le professionnel fait bien son travail. C’est toute la difficulté – et le paradoxe – du syndrome de l’imposteur.
Que ceux qui n’ont jamais connu ce syndrome jettent la première pierre. Selon les différentes études sur le syndrome de l’imposteur, entre un quart et deux tiers des managers français ont éprouvé à un moment ou à un autre de leur carrière l’impression de ne pas mériter sa place, de ne pas être au bon niveau et capable d’assurer sa mission.
« La mesure est extraordinairement variable ! La manière dont est posée la question est ici très importante, car il existe une vaste gamme de nuances entre une personne vivant une saine inquiétude face à un nouveau défi, et une autre plongée dans la peur permanente d’être ‘démasquée’, alors qu’elle fait très bien son job depuis des années », relève Olivier Sibony, enseignant en décision stratégique à HEC.
L’origine de cette expression, largement utilisée aujourd’hui, vient des travaux publiés en 1978 de deux psychologues américaines, Pauline Clance et Suzanne Imes. Celles-ci s’intéressent alors au « phénomène d’imposture » chez les femmes à la carrière brillante. « Il ne s’agit pas de quelque chose de médical. C’est plutôt un ressenti : l’idée que l’on occupe un rôle, un poste ou une position que l’on ne mérite pas, que l’on est arrivé sur un coup de chance. Et qu’à tout moment, les autres risquent de s’en rendre compte », détaille Amandine Ruas, coach professionnelle et thérapeute.
Des exercices pour en sortir
Comment savoir si l’on est concerné ? « Ce sont souvent des personnes qui manquent de confiance, avec une faible estime d’elles-mêmes, et ce alors que tous les signaux extérieurs sont positifs, quel que soit leur âge ou leur expérience. Je pense par exemple à une personne que j’ai accompagnée, avec une vingtaine d’années de carrière, des preuves régulières de l’estime de son entourage professionnel. Malgré cela, elle continuait de douter de ses capacités », explique Estelle Divet, coach professionnelle et fondatrice du cabinet Tafoga. Et d’ajouter : « Y compris chez des professionnels pouvant sembler sûrs d’eux, capables de prendre la parole, de trancher… Une forte affirmation de soi peut être une carapace pour cacher un manque d’estime de soi ! »
S’il n’existe pas de solution miracle, les experts proposent quelques pistes pour tenter d’en sortir. « Le syndrome de l’imposteur nous laisse penser que ce que l’on fait n’est jamais assez bien. D’où l’importance de se défocaliser du négatif, de regarder aussi les choses positives de son quotidien, les petits accomplissements, les situations complexes que l’on a su résoudre », suggère Amandine Ruas.
La coach propose d’ailleurs un exercice pratique : noter dans un carnet, chaque soir, trois fiertés ou réussites du jour. Par exemple, une bonne prise de parole en réunion, un dossier bouclé dans les temps, un service rendu à un collègue… « C’est simple, cela ne demande aucune organisation, ni aucun moyen. J’invite mes coachés à le faire, puis à se relire parfois, pour prendre du recul. Petit à petit, cela pousse l’esprit à voir le positif, à se rééduquer en retirant ce filtre d’exigence envers soi-même. »
Prendre confiance
L’entourage professionnel, voire personnel, peut aussi se révéler d’une aide précieuse, souligne Estelle Divet : « En France, la culture du feedback est peu développée, et c’est dommage ! Justement, je conseille d’oser demander à ses collègues des retours sur ses compétences et ses comportements. Quand je propose cela en coaching, les gens reviennent hallucinés en voyant tout le bien que les autres pensent d’eux ! C’est l’occasion de comprendre le décalage entre sa propre perception et celle des autres. » Cet exercice permet d’ailleurs de se rendre compte que les retours ont tendance à se recouper, y compris s’ils viennent de cercles différents.
S’interroger sur sa capacité à réussir n’est pas forcément une mauvaise chose. Le doute peut être positif, tant qu’il est bien dosé. « Oui, à condition qu’il ne devienne pas paralysant ! En petite quantité, il peut permettre une meilleure performance au travail, et même davantage de créativité », souligne Sarah Hudson, professeure de management à Rennes School of Business, qui s’intéresse notamment aux émotions et au bien-être des salariés. « Les personnes avec ce syndrome ont tendance à être de bons citoyens dans l’entreprise, comme si elles compensaient leur crainte de ne pas être à la hauteur professionnellement. Ce qui est évidemment bénéfique pour l’organisation… »
En revanche, si le poids de ce syndrome et de cette supposée imposture se fait trop lourd, il peut être pertinent d’aller chercher de l’aide, que ce soit auprès d’un coach, d’un psychologue ou de tout autre professionnel de santé. « En effet, à partir du moment où l’on en éprouve subjectivement le besoin, où l’on ressent que l’on n’est pas heureux dans son travail, où ce sentiment d’imposture devient trop présent dans son quotidien, il faut agir », acquiesce Olivier Sibony.
La bonne nouvelle : les personnes touchées par le syndrome de l’imposteur peuvent réussir à en sortir, à prendre confiance et à s’épanouir au travail, confirme la coach Amandine Ruas : « J’ai vu de nombreuses personnes réussir et se reconstruire. C’est un travail de fond, mais c’est possible ! »
Laura Makary



