Droit du travail et dialogue social

Quitter Paris mais pas son emploi : à quoi faut-il penser sans faute avant de sauter le pas ?

Grâce au télétravail, certains salariés peuvent plus facilement emménager dans une autre région, en revenant à Paris quelques jours par semaine. Faut-il obtenir le feu vert de votre employeur ? Doit-il prendre en charge vos frais de transport ? Voici quelques indispensables à savoir.

« Beaucoup de Parisiens ne sont pas nés à Paris, mais s’y sont installés pour leurs études ou leur premier emploi, et ont envie d’autre chose à un moment donné », observe Kelly Simon. Elle a fondé « Paris, je te quitte » en 2015, un site Internet qui met en lumière ceux qui ont sauté le pas. Son entreprise aiguille aussi les candidats au départ, avec des conseils et contacts personnalisés.

« Avec la démocratisation du télétravail depuis la pandémie, le champ des possibles s’est élargi, constate-t-elle. Alors que déménager dans une autre région demandait souvent de changer de job, ceux qui télétravaillent une partie de la semaine peuvent désormais quitter la capitale en y conservant leur emploi. »

Un déménagement qui contrarie l’employeur

Pour que ce changement de vie fonctionne, il y a plusieurs éléments à anticiper. Devez-vous prévenir votre employeur que vous prévoyez de déménager à des centaines de kilomètres ? Vous faut-il obtenir son feu vert ? « D’après la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, chacun est libre de choisir son lieu de vie, explique Markus Asshoff, avocat spécialisé en droit du travail au sein du cabinet Taylor Wessing. Des conditions très restrictives dans votre contrat de travail peuvent néanmoins limiter cette liberté. » Il convient tout de même d’informer votre employeur de votre déménagement, pour qu’il mette à jour votre adresse sur vos bulletins de paie.

Ces déménagements font parfois l’objet de conflits. Exemple avec un salarié qui a quitté la région parisienne pour s’installer en Bretagne en 2018, à plus de 400 kilomètres de son lieu de travail, dans les Yvelines. De chez lui au bureau, il en avait pour au moins 3 h 30 de trajet en train et environ 4 h 30 en voiture. Un éloignement qui a déplu à son employeur, qui lui a demandé de revenir vivre à proximité. Refus catégorique de l’intéressé. Son entreprise a donc décidé de le licencier, et lui, de contester cette décision devant la justice, convaincu qu’il était dans son bon droit, d’autant qu’il n’arrivait pas en retard.

Mais en 2022, la cour d’appel de Versailles a donné raison à son ex-entreprise. Celle-ci a estimé que le licenciement était justifié, compte tenu de l’obligation qu’ont les employeurs de préserver la santé et la sécurité de leurs salariés. « L’employeur est tenu de veiller au repos quotidien de son salarié et à l’équilibre entre sa vie familiale et sa vie professionnelle dans le cadre de la convention de forfait en jours à laquelle il était soumis », indiquait la cour.

Au vu de cette décision, pour quel lieu de vie opter, pour être sûr que pareille situation ne vous arrive pas ? Markus Asshoff recommande de poser vos valises « à une distance pas trop excessive de votre lieu de travail ».

« Le Code du travail indique que tout salarié doit bénéficier d’un repos quotidien d’une durée minimale de onze heures consécutives. Et quand on dit repos, on ne peut pas inclure le temps de trajet dedans. Il faut donc trouver un lieu de vie où cela fonctionne », développe-t-il.

Pour faciliter votre quotidien, vous pouvez négocier avec votre employeur pour tenter de venir moins souvent sur site – seulement toutes les deux semaines par exemple. S’il refuse et qu’il vous faut vous déplacer chaque semaine, Kelly Simon conseille de vous établir dans un territoire à maximum deux heures de trajet et avec des liaisons de train fréquentes. « Trop loin, vous risquez d’accumuler la fatigue. Et cela ne serait pas vraiment durable comme mode de vie », pense-t-elle.

Un abonnement aux transports partiellement pris en charge

Faites aussi les comptes avant de partir. Bonne nouvelle : « Si vous déménagez dans une ville où le coût de la vie est plus faible, votre employeur ne pourra pas diminuer votre salaire sans votre consentement », rappelle Markus Asshoff.

Le transport pourra constituer une dépense importante. « Les employeurs doivent prendre en charge la moitié de l’abonnement de transport pour effectuer les trajets domicile-travail. C’est vrai pour le passe Navigo en Ile-de-France mais aussi pour les abonnements de train en deuxième classe, où que vous soyez sur le territoire », explique Markus Asshoff.

Olivia, 30 ans, fait par exemple deux fois par semaine l’aller-retour entre la gare d’Orléans Les Aubrais, à cinq minutes d’où elle réside, et Boulogne-Billancourt, en région parisienne, où elle travaille. Son abonnement SNCF, qui coûte 340 euros par mois, lui permet de prendre le train en illimité et avec une grande flexibilité. « Mon employeur m’en paie la moitié. Et la région Centre me rembourse 260 euros tous les trois mois, ce qui permet de faire encore baisser la facture ! »

Sur sa ligne, l’offre est importante. Entre 18 heures et 20 heures, elle peut par exemple emprunter sept trains, ce qui lui laisse beaucoup de flexibilité. Autre avantage : le dernier est à près de 23 heures. De quoi, quand elle le souhaite, prolonger sa soirée, par exemple avec un afterwork entre collègues.

Se projeter au-delà de son emploi actuel

Si certains décident de faire l’aller-retour dans la journée comme Olivia, d’autres doivent dormir à Paris une partie de la semaine, leur lieu de vie étant trop éloigné. « Certains séjournent chez des amis. Solution pratique car elle ne coûte rien, mais encore faut-il être sûr qu’on ne s’impose pas… » glisse Kelly Simon.

Autre solution : prendre une chambre d’hôtel, louer un Airbnb, ou passer sur des plateformes comme WeekAway, destinées aux professionnels désireux de se loger en semaine près du bureau. « Les frais peuvent être importants, pointe Kelly Simon. Résultat : si vous pensiez augmenter votre niveau de vie en déménageant, ce ne sera peut-être pas le cas si vos économies partent dans vos nuitées. »

Pour décider du territoire sur lequel vous ancrer, projetez-vous au-delà de votre job actuel. Qu’en sera-t-il si vous perdez votre emploi ou si vous décidez un jour de le quitter ? Si vous en avez marre de faire les allers-retours, arrivez-vous facilement à retrouver du travail sur place ? « Il faut y réfléchir car vous risquez de vous retrouver bien embêté si l’endroit sur lequel vous avez jeté votre dévolu ne vous offre aucune opportunité professionnelle ! »

Chloé Marriault

 

Laisser un commentaire