Selon une étude d’Anthropic, le décalage entre le potentiel des modèles génératifs et leur usage réel pourrait, à terme, déboucher sur une « grande récession pour les cols blancs », avec des paliers successifs. Les premiers signaux apparaissent déjà dans les recrutements.
C’est la question qui hante économistes et chefs d’entreprise depuis l’émergence des modèles génératifs : quel va être l’impact de l’intelligence artificielle sur l’emploi ? Dans une nouvelle étude, les chercheurs d’Anthropic, à l’origine du chatbot Claude, tentent à leur tour d’apporter des éléments de réponse. Leur constat est, pour l’instant, plutôt rassurant : les effets de l’IA sur le marché du travail restent limités. A une exception notable près : les recrutements, où le rythme semble déjà changer.
Pour mesurer l’exposition des métiers à l’intelligence artificielle, Anthropic a conçu un nouvel indicateur mêlant les capacités théoriques des modèles d’IA et leur usage réel dans les tâches professionnelles. Il ne s’agit donc pas seulement d’évaluer ce que ces technologies pourraient faire, mais aussi ce qu’elles font déjà dans la pratique.
Premier constat : malgré la diffusion rapide des outils d’intelligence artificielle générative depuis 2022, aucune hausse significative du chômage n’apparaît dans les professions les plus exposées. Pour l’instant, la vague de l’IA ressemble davantage à une marée montante qu’à un raz de marée, comprend-on en substance. Les chercheurs mettent toutefois en garde : « Les capacités théoriques de l’IA dépassent largement son utilisation actuelle dans le travail. » Autrement dit, la technologie va plus vite que son adoption. Dans ce décalage se niche un scénario encore plausible : celui d’une « grande récession pour les cols blancs ».
Les jeunes, les femmes et les cols blancs en première ligne
Certaines catégories de population semblent déjà ressentir les premiers frémissements. C’est le cas des jeunes de 22 à 25 ans. Depuis l’essor des modèles génératifs, le taux d’entrée dans l’emploi pour cette tranche d’âge dans les métiers exposés à l’IA aurait reculé de 14 %. Un chiffre qui doit toutefois être manié avec prudence, selon Anthropic, qui émet plusieurs hypothèses : certaines entreprises peuvent certes réduire leurs besoins en postes juniors, mais les jeunes peuvent aussi prolonger leurs études, rester plus longtemps dans leur poste actuel ou se réorienter.
Autre enseignement de l’étude : les métiers les plus exposés à l’intelligence artificielle sont aussi les plus qualifiés. Programmeurs informatiques, analystes financiers ou spécialistes du marketing figurent en première ligne. Les professionnels qui occupent ces fonctions sont en moyenne plus diplômés et mieux rémunérés : leurs salaires sont environ 47 % plus élevés que ceux des métiers les moins exposés.
L’étude met également en lumière une dimension moins souvent évoquée dans le débat sur l’IA : les femmes apparaissent légèrement plus exposées à l’IA que les hommes. La proportion de femmes est supérieure de 16 points dans les professions les plus exposées à l’intelligence artificielle par rapport à celles qui le sont le moins.
Une transformation progressive
Pour autant, l’impact concret de l’IA reste aujourd’hui limité. Les chercheurs parlent d’un écart béant entre le potentiel technologique et l’usage réel dans les entreprises. Nous n’en serions qu’aux balbutiements, assurent-ils.
Certains chiffres illustrent ce décalage. Dans les métiers de l’informatique, par exemple, l’intelligence artificielle pourrait théoriquement intervenir dans près de 96 % des tâches. Dans la pratique, l’usage observé n’en couvre aujourd’hui qu’environ un tiers. Plusieurs freins expliquent cet écart : contraintes réglementaires, questions de responsabilité juridique, limites techniques des outils ou encore transformations organisationnelles nécessaires dans les entreprises. L’IA est prête, mais les entreprises sont à la traîne.
A l’autre extrémité du spectre, certains métiers restent largement protégés. Ceux qui exigent une présence physique ou un savoir-faire manuel demeurent quasiment impossibles à automatiser : chefs cuisiniers, mécaniciens ou sauveteurs en mer par exemple.
Les métiers les plus exposés à l’IA pourraient donc voir leur croissance ralentir dans les années à venir. Selon cette étude, chaque hausse de 10 points de l’exposition d’un métier à l’IA est associée à une baisse d’environ 0,6 point de ses perspectives de croissance en matière d’emploi. Plutôt qu’une vague de licenciements massive, l’intelligence artificielle pourrait ainsi transformer le marché du travail par érosion progressive : évolution des tâches, réorganisation du travail et réduction graduelle des besoins de recrutement dans certaines professions.
Des résultats encore provisoires
Les auteurs eux-mêmes invitent toutefois à interpréter ces résultats avec des pincettes. D’abord parce que l’étude repose sur les données d’usage d’un seul outil d’intelligence artificielle – Claude, ce qui ne reflète donc pas l’ensemble des technologies utilisées dans les entreprises. Ensuite parce que la période observée reste très courte : les modèles d’IA générative n’ont commencé à se diffuser massivement qu’à partir de la fin de l’année 2022, alors que les transformations du marché du travail liées aux technologies mettent souvent plusieurs années à se matérialiser.
Enfin, l’analyse porte uniquement sur le marché du travail américain, dont la structure diffère sensiblement de celle d’autres économies. Pour les chercheurs, il s’agit donc avant tout de poser un premier jalon. « Notre objectif est de poser les bases d’une méthode permettant de suivre l’impact de l’IA sur l’emploi au fil du temps », concluent-ils.
Neïla Beyler



