Intelligence artificielle

« Je crois surtout que l’IA est en train de démocratiser l’expertise, c’est toute l’architecture de l’entreprise qui va évoluer » : comment Claude et ChatGPT redéfinissent déjà les codes du travail

Comment l'IA redéfinie déjà les codes du travail

L’IA ne supprime pas encore massivement les emplois. En revanche, elle commence à rebattre les cartes dans les métiers qualifiés, des développeurs aux juristes en passant par les financiers.

Branle-bas de combat chez les cols blancs. L’intelligence artificielle va-t-elle bouleverser le monde du travail tel qu’on le connaissait jusqu’à présent ? Depuis le lancement de ChatGPT fin 2022, la question des suppressions de postes hante entreprises comme salariés. Pourtant, les premiers effets observés brossent un tableau plus nuancé.

Le premier choc pourrait concerner moins les effectifs que les tâches confiées aux salariés, les compétences recherchées et les parcours d’apprentissage des jeunes diplômés. Selon une étude de Coface et de l’Observatoire des emplois menacés et émergents publiée en avril 2026, une profession sur huit pourrait voir plus de 30 % de ses tâches automatisables avec l’arrivée d’IA agentiques, conçues pour interagir avec les données et les outils sans intervention humaine – ou presque.

« Ce seuil est souvent considéré comme le point à partir duquel on peut parler d’une reconfiguration profonde du métier. Cela ne signifie pas forcément des destructions d’emplois, mais cela veut dire que quelque chose va bouger », analyse Aurélien Duthoit, économiste sectoriel au sein de l’assureur-crédit. Le phénomène touche d’abord les métiers qualifiés : ingénieurs, développeurs, juristes, financiers ou encore fonctions administratives figurent parmi les professions les plus exposées de l’étude Coface.

« Qu’est-ce qu’on fait des juniors ? »

Une question semble également faire consensus, celle de l’avenir des juniors. Pendant longtemps, les débuts de carrière reposaient sur un ensemble de tâches dont certaines mauvaises langues s’amusent à les résumer aux cafés et aux photocopies. Pourtant, recherches documentaires, synthèses, préparations de présentations ou encore développement informatique basique font partie du b.a.-ba des juniors en entreprise.

Des activités parfois répétitives mais essentielles pour comprendre un métier, acquérir les bons réflexes et monter progressivement en compétences. Or, ce sont précisément ces tâches que l’intelligence artificielle réalise désormais le plus facilement.

« Avant, les juniors s’attelaient aux tâches répétitives ou ingrates. Aujourd’hui, nombre d’entre elles peuvent être faites par l’IA. C’est un secret de polichinelle mais la question qu’on devrait tous se poser, c’est qu’est-ce qu’on fait des juniors ? » interroge Nicolas Doucerain, fondateur du cabinet Valumen. Pour lui, le risque est réel.

« Ce serait une folie destructrice de sacrifier les jeunes sur l’autel de l’IA générative. Les entreprises ont besoin de préparer leurs experts de demain. Si l’on supprime les étapes qui permettent d’apprendre un métier, on risque de créer un trou dans la raquette dans quelques années. »

« A long terme, on va dans le mur »

Cette inquiétude est partagée par Aurélien Duthoit. « On commence à disposer d’un faisceau d’indices de plus en plus solide montrant que les ajustements portent davantage sur les juniors que sur les seniors. Aux Etats-Unis, cela se voit dans les offres d’emploi, dans les trajectoires salariales et même dans la progression du chômage des jeunes diplômés. »

Selon lui, le risque dépasse largement la seule épine des recrutements. «Individuellement, une entreprise peut se dire qu’elle n’a plus intérêt à recruter un junior parce que l’IA réalise déjà une partie de ces tâches. Mais collectivement, c’est un problème majeur. Si plus personne ne forme de jeunes, on finit par tarir son propre vivier de compétences. A court terme, personne n’a intérêt à recruter. A long terme, si tout le monde raisonne ainsi, on va dans le mur. »

Autre chamboulement relevé par les experts : ce qui fait la valeur d’un salarié est en train d’évoluer. Longtemps, l’expertise reposait en partie sur l’accumulation d’informations, de méthodes et de savoir-faire acquis au fil des années. Or l’IA rend une partie de ces connaissances beaucoup plus accessibles.

Pour Pauline Adam-Kalfon, associée responsable de l’innovation et de l’impact chez PwC France et Maghreb, le débat se focalise souvent sur les emplois qui pourraient disparaître, alors que l’intelligence artificielle est aussi en train de modifier la manière dont l’expertise se construit et se transmet.

Le collaborateur moyen d’hier peut devenir le talent augmenté de demain.

Pauline Adam-Kalfon, associée chez PwC

« On parle beaucoup des métiers qui pourraient être remplacés, mais je crois surtout que l’IA est en train de démocratiser l’expertise. Le collaborateur moyen d’hier peut devenir le talent augmenté de demain. Les gains de productivité sont souvent plus importants chez les collaborateurs les moins performants que chez les meilleurs. Cela réduit certains écarts et permet à davantage de salariés d’accéder à des niveaux de performance qui étaient auparavant réservés aux profils les plus expérimentés. »

Cols blancs en première ligne

Selon elle, certaines barrières à l’entrée sont déjà en train de tomber. « Un junior peut aujourd’hui produire beaucoup plus vite des travaux intermédiaires de qualité. Cela ne veut pas dire que l’expérience ne compte plus, mais que les trajectoires d’apprentissage et les hiérarchies traditionnelles vont être profondément bousculées. »

Cette évolution pourrait avoir des conséquences importantes dans l’entreprise, et à tous les niveaux. « Historiquement, il existait plusieurs niveaux intermédiaires entre les juniors et les décideurs, décrypte-t-elle. Si l’IA permet à davantage de collaborateurs d’accéder plus rapidement à certains niveaux d’expertise, alors c’est toute l’architecture de l’entreprise qui est amenée à évoluer. L’IA va donc aussi redéfinir en profondeur le management. »

Jusqu’à présent, les progrès technologiques avaient surtout automatisé des tâches manuelles ou administratives répétitives. Avec l’essor de l’IA générative, le mouvement gagne désormais des professions fondées sur l’analyse, la création ou le traitement de l’information.

« Les précédentes vagues d’automatisation ont touché soit le travail manuel, soit le travail cognitif mais routinier. Avec l’intelligence artificielle générative, on entre dans autre chose : une automatisation du travail cognitif non routinier. Or, c’est précisément le coeur de l’emploi dans les économies développées. Cette fois, on ne touche plus les marges du marché du travail, on touche son centre », souligne Aurélien Duthoit.

Selon l’étude Coface, près de 29 % du contenu du travail pourrait devenir automatisable dans les métiers de l’ingénierie et de l’informatique. Ce taux atteint 27 % dans les métiers juridiques, financiers ou créatifs et 24 % dans les fonctions de management et d’administration.

La maîtrise de l’IA, nouveau pack Office ?

A l’inverse, les professions fortement ancrées dans le monde physique (construction, maintenance, agriculture, restauration ou encore certaines activités de soin) apparaissent beaucoup moins exposées. « Quand vous prenez de l’information pour produire de l’information, comme un journaliste, un économiste, un juriste ou un développeur, l’intelligence artificielle excelle dans cet exercice. C’est là que son potentiel d’automatisation est le plus élevé. »

Les maestros de la tech ne sont pas les seuls concernés. Pour Sylvain Poirier, directeur chargé de l’IA à France Travail, la maîtrise de l’intelligence artificielle pourrait progressivement devenir une compétence aussi fondamentale que celle des outils bureautiques.

« Comme on demandait hier la maîtrise du pack Office ou des outils bureautiques, demain la maîtrise de l’intelligence artificielle deviendra probablement une compétence socle dans de nombreux recrutements. Il ne s’agit pas que chacun sache développer des systèmes d’intelligence artificielle. En revanche, savoir les utiliser dans son activité professionnelle va devenir de plus en plus important. »

Quelle sera donc la valeur ajoutée de l’humain à mesure que les outils progressent ? Pour Aurélien Duthoit, la réponse pourrait résider dans ce qu’il appelle une forme d’« hypercompétence » : plus l’intelligence artificielle progresse, plus la barre à franchir pour rester complémentaire d’elle semble être l’hypercompétence. « La vraie valeur qui se dessine consiste à comprendre ce que l’IA ne comprend pas, à détecter ses erreurs et à savoir dans quels cas elle se trompe. »

Neïla Beyler

 

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