Formation professionnelle

Compte personnel de formation : le « pari » audacieux du gouvernement

Application compte personnel de formation est en ligne

Le nouveau compte personnel de formation concocté par le gouvernement est désormais accessible sur mobile, via une application. La formation, désormais créditée en euros, est choisie directement par le salarié. Une façon de rendre chaque individu responsable du développement de ses propres compétences.

SMIC, RSA, RTT, et maintenant CPF. La liste des sigles et acronymes qui désignent les droits sociaux du pays s’enrichit ce jeudi de celui du compte personnel de formation avec le lancement, en grande pompe par Muriel Pénicaud et Edouard Philippe, d’une application mobile qui devrait faire date. En quelques clics , 25 millions de personnes vont pouvoir acheter des cours de langue, passer un CAP ébénisterie ou le permis poids lourd. Toutes les formations sanctionnées par un diplôme sont éligibles et l’accord de l’employeur n’est pas requis dès lors que cela se passe en dehors du temps de travail. Même liberté des chômeurs vis-à-vis de Pôle emploi. A part Singapour, et encore dans une version minimaliste, la France est la seule à oser le Airbnb de la formation.

En vérité, ce « Livret A de la formation », comme aime à le présenter la ministre du Travail, ne sort pas de nulle part. Il constitue le dernier avatar, réforme après réforme, d’une tendance à l’individualisation des droits à la formation tout au long de sa vie. Tout a démarré en 2004 avec le DIF, remplacé dix ans plus tard, faute d’avoir fait ses preuves, par le CPF. La loi relative à la formation professionnelle, à l’emploi et à la démocratie sociale reprend alors le dispositif imaginé par les partenaires sociaux : un compte crédité à hauteur de 24 heures chaque année dans la limite de 150 heures, toujours financé par les employeurs, mais réellement « portable ». En clair : les heures suivent la personne même si elle change d’employeur, même s’il alterne travail et chômage.

Vérité des prix

Si le choix, à l’époque, d’alimenter le CPF en heures a été structurant, celui de le  basculer en euros, inscrit dans la loi pour la liberté de choisir son avenir professionnel de septembre 2018 , l’a été encore plus. Un compte en heures suppose pour son titulaire de passer par un intermédiaire pour faire la conversion en espèces sonnantes et trébuchantes et payer l’organisme de formation. C’est le rôle qu’ont tenu la vingtaine d’opérateurs de compétences OPCA, à la main des partenaires sociaux.

Le système avait ses avantages, le principal étant que chaque OPCA pouvait, en puisant dans les fonds mutualisés, abonder un compte donné pour en augmenter le pouvoir d’achat. La ministre du Travail, elle, n’en a retenu que les inconvénients : trop complexe, mais surtout complètement opaque (l’heure d’un cours d’anglais était valorisée du simple au double selon les OPCA par exemple). Avec un CPF en euros (alimenté à hauteur de 500 par an avec un plafond de 5.000, ou 8.000 pour les moins qualifiés), plus besoin d’intermédiaires. La vérité des prix s’imposera d’elle-même.

Parti pris libéral

Le passage d’heures en euros du CPF n’a donc rien d’anodin. Il procède d’un parti pris assumé qu’on peut résumer en trois postulats :

  • Primo, syndicats et patronat (qui démentent, bien sûr) se sont montrés incapables de résorber les inégalités d’accès à la formation entre ouvriers et cadres ou entre employés d’une TPE et de grand groupe.
  • Secundo, personne mieux que l’individu lui-même sait ce dont il a envie et/ou besoin.
  • Il faut donc, tertio, lui donner les clefs de son émancipation professionnelle.

C’est tout l’objet de l’application. Etant donné la place qu’ont prise les téléphones mobiles dans nos vies et la soif de formation des Français, elle est de nature à corriger une partie des maux des pratiques actuelles. Indiscutablement, les euros « parlent » plus que les heures. Il suffit d’avoir créé son compte et de voir son solde s’afficher pour s’en convaincre. Le CPF 2.0 libéralisé est donc bien parti pour prendre toute sa place dans le modèle social français, au côté du salaire minimum d’insertion, le revenu de solidarité active ou les journées de repos compensatrices des 35 heures.

La bataille mondiale des compétences

De là à prédire qu’il sera l’arme permettant à la France de gagner la bataille mondiale des compétences, il y a un pas. Muriel Pénicaud en est persuadée, mais son entourage reconnaît (et revendique même) que tout cela tient du pari. Tout dépendra de ce que les Français feront de leurs euros. De ce point de vue, il est intéressant de constater que ceux qui ont utilisé leurs comptes ont plébiscité un nombre restreint de formations : anglais, bureautique ou conduite d’engins de manutention.

Pour éviter de se retrouver seul face au marché, chacun pourra frapper à la porte d’un opérateur de conseil en évolution professionnel. Il y en a un par région et c’est gratuit. La réussite du « pari » tiendra aussi de la capacité des entreprises, des branches professionnelles ou de tout autre organisme à abonder – comme la loi les autorise – les CPF dans un intérêt partagé avec leurs titulaires. Le champ des possibles est illimité. Techniquement, il faut juste attendre la deuxième version de l’appli, au printemps prochain.

Alain Ruello

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