Avec la Coupe du monde, les entreprises multiplient les animations inspirées du ballon rond pour renforcer la cohésion d’équipe. Une façon de recréer du lien social à l’heure du télétravail et des organisations dispersées.
Les footeux sont prêts pour le coup d’envoi, même en entreprise. Au sein du spécialiste de l’intérim Connectt, les salariés s’échangent des vignettes à leur effigie dans un album inspiré des célèbres Panini. Au cabinet d’expertise comptable en ligne Dougs, un développeur a conçu une application de pronostics destinée aux 650 collaborateurs du groupe. Et DoohYouLike, spécialiste de l’affichage digital indoor, a privatisé un bar parisien pour réunir salariés et clients autour du match France-Sénégal.
A quelques heures du coup d’envoi de la Coupe du monde, certaines entreprises multiplient les initiatives pour faire vivre l’événement en interne. Derrière les paris sportifs, les écrans géants ou les tournois improvisés, c’est surtout une quête de cohésion qui se joue autour du ballon rond.
« La modernisation managériale s’est caractérisée par une personnalisation systématique de la gestion des salariés, une mise en concurrence des uns avec les autres et un affaiblissement des collectifs informels qui existaient auparavant, analyse Danièle Linhart, sociologue du travail et directrice de recherche émérite au CNRS. Pour recréer un sentiment d’appartenance, les entreprises organisent désormais, à la périphérie du travail, toute une série d’événements censés redonner le sentiment de faire partie d’une communauté. »
Fédérer des équipes dispersées
Pour Logan Haddad, responsable marketing du groupe Connectt, l’objectif est clair. « Notre problématique principale, c’était de réussir à fédérer des collaborateurs répartis dans 26 agences partout en France alors qu’ils ne se retrouvent physiquement qu’une ou deux fois par an. La Coupe du monde nous donne justement une occasion de recréer des échanges entre eux. »
Le spécialiste de l’intérim et du recrutement, qui emploie 120 collaborateurs, a donc décidé de transformer la compétition en fil rouge de l’été. Une plateforme de pronostics a été développée en interne grâce à l’intelligence artificielle. Un tournoi de football doit réunir les salariés volontaires venus de toute la France, avec prise en charge de leurs déplacements. Des soirées matchs sont également organisées dans certaines agences avec des clients, des intérimaires ou des partenaires.
La coupe de l’initiative la plus originale revient à l’album de vignettes maison regroupant 96 collaborateurs. « On voulait recréer ce côté nostalgique des albums Panini. Les gens ouvrent leurs paquets, cherchent les cartes rares, s’échangent des doubles et recommencent à discuter avec des collègues qu’ils ne croisent jamais. Après des initiatives semblables pour les Jeux Olympiques, on a vu des personnes continuer à échanger entre elles alors qu’elles travaillaient dans des agences très éloignées géographiquement. »
Une application maison
Même logique chez Dougs. Le cabinet d’expertise comptable en ligne emploie 650 collaborateurs répartis partout en France, dont une large majorité travaille à distance. Pour l’entreprise lyonnaise, les pronostics constituent avant tout un moyen de maintenir un sentiment d’appartenance.
« Nous avons énormément de collaborateurs en télétravail. Nous essayons donc, à travers différents rituels et différentes façons de travailler, de conserver un sentiment d’appartenance à l’entreprise malgré l’éloignement géographique et la diversité des métiers », explique Aurélie Drouvin, responsable communication.
Conçue en interne par le développeur Florian Besset, l’application permet aux salariés de pronostiquer les résultats de l’ensemble des rencontres. Les participants jouent à titre individuel, mais également pour leur pôle, grâce à un classement collectif qui entretient une forme d’émulation entre équipes. Lors de la précédente compétition, plus de la moitié des effectifs avaient participé. « On ne voulait pas réserver le jeu aux seuls passionnés de football, explique son créateur. Nous avons ajouté différents bonus qui introduisent une part de hasard. Cela permet à quelqu’un qui ne suit pas spécialement le football de pouvoir gagner malgré tout. »
Le football comme prétexte à la conversation
Chez DoohYouLike, spécialiste de l’affichage digital indoor, le sport fait déjà partie du quotidien. Tournois de padel, soirées Ligue des champions ou événements organisés avec les clients rythment régulièrement la vie de cette PME francilienne d’une quarantaine de salariés.
Pour la Coupe du monde, l’entreprise a prévu un concours de pronostics, plusieurs lots à gagner ainsi qu’une soirée organisée dans un bar parisien qui doit réunir près de 150 personnes, salariés et clients confondus. « Au déjeuner, les gens se demandent s’ils ont fait leurs pronostics. On a des collaborateurs qui soutiennent le Portugal, d’autres le Maroc ou la France. Cela crée quelque chose de très sain dans le quotidien et génère des conversations qui n’auraient probablement pas lieu autrement », estime Romain Rossignol, directeur de la régie.
« Quand les salariés sont mis en concurrence […] il devient important pour les directions de recréer un esprit d’équipe capable de galvaniser les troupes »
Danièle Linhart, sociologue du travail
Il souligne d’ailleurs que la compétition ne récompense pas forcément les plus grands connaisseurs. « Lors de la dernière Coupe du monde, ce ne sont pas ceux qui connaissaient le mieux le football qui ont gagné. C’est aussi ce qui rend le jeu accessible à tout le monde. » L’intérêt de ces dispositifs réside justement dans leur capacité à créer des échanges informels qui dépassent les frontières des services, des métiers ou des niveaux hiérarchiques.
Des collectifs de travail plus fragiles
Selon Danièle Linhart, ces initiatives répondent à une évolution plus profonde du monde du travail. « Quand les salariés sont mis en concurrence à travers des objectifs individualisés, des évaluations personnalisées ou des primes différenciées, il devient important pour les directions de recréer, à certains moments, un esprit d’équipe capable de galvaniser les troupes. Les événements collectifs remplissent cette fonction. »
Le télétravail a encore accentué cette tendance. « Il a renforcé l’individualisation et l’atomisation des salariés. Non seulement ils sont mis en concurrence les uns avec les autres, mais ils ne partagent plus nécessairement un même lieu de travail. C’est aussi pour cela que les directions cherchent à multiplier les occasions de les mobiliser autour d’événements fédérateurs », poursuit-elle.
La sociologue rappelle toutefois que ces moments de convivialité ne recréent pas les solidarités qui existaient autrefois dans les entreprises. « Dans les années 1980 ou 1990, les salariés entretenaient beaucoup plus de relations d’entraide, de camaraderie et parfois même d’amitié. Aujourd’hui, chacun gère davantage son parcours professionnel de manière individuelle et cherche à être reconnu par sa hiérarchie. »
Un « feu de paille » ?
Ces initiatives produisent-elles malgré tout des effets positifs ? Oui, répond Danièle Linhart, mais dans certaines limites. « Les salariés ont généralement le sentiment que l’on s’occupe d’eux et que l’on cherche à leur faire plaisir. Il y a donc toujours un effet positif. Mais il reste souvent temporaire. C’est un peu comme lorsqu’on mange une pâtisserie : c’est agréable sur le moment puis l’effet disparaît rapidement. »
Selon elle, les ressorts profonds et durables de l’engagement au travail se situent ailleurs. « Ce qui compte vraiment, c’est le contenu du travail, l’autonomie dont disposent les salariés, leur capacité à faire entendre leur point de vue professionnel ou encore la manière dont leur activité est organisée. Organiser un concours de pronostics peut être apprécié, mais cela ne modifie pas fondamentalement la façon dont les salariés vivent leur travail au quotidien. »
Neïla Beyler
